“  FAUT QU’CA CHANGE! ”

(Scénario)

Par : Stéphane Bajic

 

 

1. CAMIONNETTE. INT. JOUR

 

L’intérieur d’une vieille camionnette : des chaises pliantes, une table elle aussi pliante, des sacs à dos et allongé sur un vieux matelas, Samuel, un jeune homme brun, une bonne vingtaine d’années, une coiffure et des habits sobres, il ouvre un carnet. Il commence d’y écrire sur la première page.

 

LE NARRATEUR (la voix du jeune homme)

Bon pour débuter, je vais résumer succinctement ma vie, de toute façon, le plus important reste à écrire... Tout compte fait, parlons plutôt de mes origines.

 

2. PRAIRIE. EXT. JOUR

 

Un enfant d’une dizaine d’années, mal fagoté, perché en haut d’un arbre, observe l’horizon : des champs à perte de vue, des fermes y logeant vaches et compagnie.

 

LE NARRATEUR (off, dans une envolée)

La Bosnie, la terre natale de mon père, un pays sauvage...

 

Une vibration dans l’arbre. Ses feuilles commencent à tomber.

 

LE NARRATEUR (off)

... voire même très sauvage.

 

3. PRAIRIE. EXT. NUIT

 

La nuit tombe. Un homme, plutôt rondouillard, arrive au pied de l’arbre. En regardant le sommet de l’arbre, il expire par la bouche, agacé, tout en pointant le sol du doigt.

Au sommet, le garçon ceinturant le tronc de l’arbre des deux bras et des deux jambes, sans la moindre intention d’en redescendre.

 

4. FERME. EXT. JOUR

 

Une petite ferme. Assis sur une clôture en bois, l’apprenti-grimpeur place une fléchette sur un arc fabriqué de manière très artisanale. Ses deux potes, les coudes posés sur la barrière, le regardent faire.

 

LE NARRATEUR (off)

Globalement, mon père a eu une enfance heureuse.

 

L’apprenti-archer vise et tire dans l’enclos.

 

 

 

 

5. ENCLOS. EXT. JOUR

 

Un groupe de cochon rassemblé en cet endroit, l’un d’eux gémit et se tortille violemment, la fléchette plantée dans le postérieur.

Dans une partie désertée de l’enclos, un sol boueux. Le cochon y arrive à vive allure, la flèche toujours plantée au même endroit.

 

LE NARRATEUR (off)

Il va sans dire que tout dans sa jeunesse n’a pas toujours été rose...

 

Derrière lui, les trois gosses tentent tant bien que mal de rattraper le cochon pour lui extraire la flèche, avec pour seule réussite que de finir les quatre fers en l’air dans la boue.

 

LE NARRATEUR (off)

... et que tout n’a pas toujours senti la rose, non plus.

 

6. COURS D’ECOLE. EXT. JOUR

 

Au moment de la récréation, Samuel, une dizaine d’années, court au milieu des autres enfants.

 

 LE NARRATEUR (off)

Au même âge, j’eus aussi de petits problèmes...

 

Une jambe en crochète une autre. Samuel tombe et plante ses deux incisives dans le bitume. Un morceau de dent éclate.

 

7. SALLE DE BAIN. INT. NUIT

 

Face à la glace, il essaye de sourire. L’une de ses incisives a été replâtrée, mais le résultat n’est franchement pas à la hauteur.

 

LE NARRATEUR (off)

En fait, je crois que c’est à partir de là qu’ont commencé mes problèmes de communication. C’est à cette époque que j’ai décidée d’arrêter de sourire...

 

Il referme la bouche et regarde son reflet dans le miroir :  très terne.

 

8. COURS D’ECOLE. EXT. JOUR

 

Samuel marche, tête basse, pendant la récréation. Les autres lui cherchent des poux, tournent autour, lui envoient des petits coups de poing le faisant vaciller.

 

LE NARRATEUR (off)

... avec tout ce que cela supposait.

 

9. SALLE DE CLASSE. INT. JOUR

 

Retour sur lui, deux à trois ans de plus.

La prof sur l’estrade le désigne de la main.

Il tente tant bien que mal de parler au travers de ses mains qu’il a placé devant sa bouche pour la cacher aux autres. Les autres élèves essayent aussi tant bien que mal de déchiffrer ses paroles.

 

LA PROF

Samuel, parle plus clairement, s’il te plaît.

 

LE NARRATEUR (off)

J’en avais fini par presque perdre tout sens de la communication...

 

10. SALLE DE CDI. INT. JOUR

 

Trois jeunes, dont Samuel, réunis en demi-cercle autour d’une table devant le gros catalogue d’une agence de voyage. Des photos de divers paysages. Des cartes, aussi.

 

LE NARRATEUR (off)

... En plus, j’avais un sens de l’humour un peu à part.

 

Samuel tourne la page pour laisser en découvrir une autre; A cette vue, lui souriant, les deux autres surpris.

 

L’UN DES DEUX AUTRES

Putain, là-bas aussi!

 

SAMUEL

Allez, chiche, on le fait?

 

Attitudes négatives des deux autres.

 

11. BUREAU. INT. NUIT

 

Sur son bureau, illuminé par une petite lampe, une prof corrige tout un tas de devoirs traitant de pays étrangers : La Pologne, Les Etats-Unis... Puis, vient le tour de la “ Yougoslavie ”.

Première page : Présentation très correcte. Ensuite, la prof tourne les pages : la géographie, l’histoire ( illustré par des cartes et des photos, tirées semble-t-il du magazine : rien de bien extraordinaire).

La prof continue son parcours du dossier et en arrive à une section sur le tourisme avec un sous-chapitre sur le naturisme. Les photos se succèdent : pépé qui joue au golf dans le plus simple appareil, mademoiselle le sourire aux lèvres les seins trempant dans l’eau...

 

LA PROF (souriante, hochant légèrement la tête de gauche à droite)

Oh! Ils ont osé.

 

Avec un léger sourire, elle finit par tourner la page.

Page suivante : le cinéma en Yougoslavie. La prof reste figée sur le titre.

 

LA PROF (terriblement énervée)

Oh! Ils ont osé!

 

Répétition du titre : le Cinéma en Yougoslavie

 

LE NARRATEUR (off)

Pas de besoin de vous faire un dessin, je suis sûr que vous avez compris...

 

Elle passe rapidement les pages suivantes et se met à griffonner frénétiquement une appréciation sur la page de garde.

 

LE NARRATEUR (off)

... En bref, elle n’a pas apprécié notre sens de l’humour...

 

12. SECRETARIAT DU BUREAU DU PROVISEUR. INT. JOUR

 

Les trois compagnons assis et alignés contre un mur qui mène à la porte du bureau du proviseur.

 

LE NARRATEUR (off)

... pas plus de compréhension plus haut.

 

La porte s’ouvre, le proviseur soupire, regarde les jeunes avec dépit et retourne à son bureau en laissant la porte ouverte. Les deux garçons les plus près de la porte se lèvent pour y entrer. Un coup de coude à Samuel, rêveur, pour qu’il les suive.

 

LE NARRATEUR (off)

Résultat, on n’a pas eu une très bonne note...

 

13. SALLE DE COURS. INT. JOUR

 

Samuel, en cours, à la table la plus proche de la porte.

 

LE NARRATEUR (off)

... Mis à part ça, tout allait bien, je me voyais comme un être hors du commun, je me croyais même immunisé contre tout : pas un virus, rien...

 

Accolé à sa table, Jean Corman, un jeune myopathe dans son fauteuil motorisé, assiste au même cours.

 

LE NARRATEUR (off)

... malheureusement, tous mes amis ne bénéficiaient pas du même traitement.

 

14. SALLE DES FETES. INT. NUIT

 

Des spots claquent. La musique à donf. Une cinquantaine de personnes. Derrière le fauteuil de Jean, des jeunes le suivent en faisant la chenille.

 

LE NARRATEUR (off)

Bien qu’il s’intégrait, certaines choses commençaient à me choquer.

 

15. SALLE DES FETES. INT. JOUR

 

La même salle, avec les Banderoles du Téléthon. Une foule de gens entoure le jeune myopathe. Un homme mur s’en approche et sert les mains des personnalités qui entourent le jeune homme.

 

L’HOMME (à l’attention de Jean, avec un grand sourire)

J’espère que tu travailles bien à l’école.

 

16. RUE. EXT. JOUR

 

Le même homme, en costard cravate, marche dans la rue. Sur le même trottoir, Jean arrive à contre sens. Jean l’aperçoit, il doit bientôt le croiser, il lui adresse un grand sourire. L’homme le voit et passe à côté de lui sans le moindre geste à son égard.

 

17. BUREAU. INT. JOUR

 

Une entreprise d’abattage. Un bureau au rez-de-chaussée. En plein soleil. Face à la fenêtre, Samuel, une vingtaine d’années maintenant, agrafe des feuilles à partir de deux lots différents.

 

LE NARRATEUR (off)

A côté de ça, moi je me posais aussi des questions sur mon avenir.

 

Sur les feuilles qu’il agrafe, des taches de sang et des morceaux de boyau. La nausée se lit sur le visage de Samuel.

Il continue d’agrafer, une vache passe devant la fenêtre, trois types la suivent avec une corde attachée façon lasso de cow-boy. Ils l’envoient sur l’animal. Résultat : que dalle!

Sous ce maudit soleil, Samuel en finit par ouvrir la fenêtre. Il continue son maudit travail d’agrafage. Il se renifle les mains : pestilentiel.

 

LE NARRATEUR (off)

Finalement, la comptabilité en entreprise, ça ne me plaisait pas trop.

 

Devant la fenêtre, des ouvriers disposent des bacs à viscères remplis à ras bord. Plusieurs mouches se posent dessus. La nausée s’empare totalement de Samuel. Vite la poubelle! Elle est sous la table. Il parvient à y vomir.

Il se redresse et reprend son travail.

 

LE NARRATEUR (off)

Il fallait que j’assouvisse d’autres ambitions. J’allais devenir expert-comptable.

 

SAMUEL (s’éveillant)

Tiens! C'est vrai que ça serait pas mal.

 

18. SALON. INT. JOUR

 

Un grand salon très espacé et très clair.

 

LE NARRATEUR (off)

Pour mon ami, depuis qu’il avait arrêté l’école, ça allait beaucoup moins bien.

 

Jean, maintenant plus âgé, fait des allers et venus dans la pièce sous les yeux de sa mère. Son fauteuil s’arrête devant elle.

 

JEAN

Tu pourrais pas encore appeler?

 

La mère, son combiné de téléphone à l’oreille.

 

MME CORMAN

Oui, allô! Bonjour. C’est Madame Corman... (Un temps d’attente) ... Fabien est-il disponible?... C’était pour savoir s’il pourrait passer, Jean aurait besoin de son aide pour régler un petit problème...

 

Elle écoute la réponse.

Madame Corman, de nouveau rassise, voit son fils continuer de déambuler de gauche à droite.

 

MME CORMAN

Va faire un tour dehors, ça t’occupera.

 

19. SALLE A MANGER. INT. NUIT

 

Les parents de Jean regardent la télévision. Leur fils et son fauteuil arrivent dans la pièce.

 

JEAN (en parlant à sa mère, la mâchoire inférieure pendante)

Hanhan, he heux has harher.

 

MME CORMAN

Jean, arrête tes âneries.

 

JEAN

Hais he heux has.

 

MME CORMAN

Jean, arrête, s’il te plaît, tu me fais peur.

 

JEAN

He heux has.

 

MME CORMAN (pleurant)

Arrête! Jean, arrête!

 

Sur le sol, les pneus crissent : le fauteuil fait demi-tour pour sortir de la pièce. En sortant, Jean, toujours mâchoire tombante, en larmes à son tour.

 

 

20. EGLISE. EXT. JOUR

 

L’église bondée. Des gens assistent même à la cérémonie par l’ouverture de la porte.

 

LE NARRATEUR (off)

Finalement, les gens comprennent mais bien trop tard...

 

21. RUE. EXT. JOUR

 

Costard, cravate, sacoche à la main, Samuel marche avec assurance dans cette rue.

 

LE NARRATEUR (off)

... Pour moi, ca y était enfin, j’étais prêt, ma dent était remplacée, je savais tout, j’allais avoir le pouvoir de changer le monde, j’allais devenir expert-comptable, il ne me restait plus qu’à faire le stage d’expertise.

 

Il franchit une lourde porte.

 

22. SALLE D’ATTENTE. INT. JOUR

 

Samuel patiente dans une salle d’attente transformée en bibliothèque regroupant des ouvrages juridiques, économiques, comptables et fiscaux. Il tourne la tête à gauche, à droite, assez impressionné, il faut le dire.

 

23. SALLE DE REUNION 1. INT. JOUR

 

Une salle au coloris beige. Samuel s’assied à une table ronde et noire. Face à lui, trois experts-comptables (Monsieur Régent, un homme aux cheveux grisonnants d’une cinquantaine d’années, Monsieur Sergent, un homme chauve, et Mademoiselle Ferret, une femme rousse, tous les deux d’une trentaine d’années), un immense sourire aux visages.

Les sourires forcés se succèdent rapidement :

            - petites dents carnassières

            - bouches pulpeuses

            - dents en or sur le coté

            - dents pourries par l’usage immodéré de tabac et d’alcool

            - dents blanchies à l’extrême

            - dents en pointe

 

UNE VOIX

Stop!

 

L’image se fige sur la situation en salle de réunion 1. Un prof habillé d’une blouse blanche intègre la scène, règle en bois dans la main droite, en pointant le sourire du plus âgé des experts-comptables.

 

LE PROF

Comme vous le savez peut-être déjà, la mâchoire humaine est formée de trente-deux dents...

 

Une animation montre clairement la dentition humaine.

 

LE PROF

... Et un sourire, réaction émotionnelle positive, en laisse apparaître en moyenne vingt-deux. Toutefois, chez certains membres de l’espèce humaine, il est possible d’en voir se découvrir trente-deux. Ce cas de figure est classique chez l’expert-comptable, le politicien, le commercial et le présentateur télé, entre autres. Chez l’expert-comptable, la moyenne est située à vingt-six et demi. Certaines tribus ont d’ailleurs rationalisé le traitement de leurs membres en la matière.

 

24. SALLE D’EXAMEN. INT. JOUR

 

Une longue file d’experts avec le même attaché-case. Des costumes au même ton (gris anthracite). Certains s’entraînent à sourire.

Au bout de la file, une table et trois hommes habillés de blouses grises. Devant eux, un expert s’assied. Ils examinent son sourire grâce à une caméra posée sur un pied, elle est reliée à un écran plasma qui agrandit les détails du sourire. Un va et vient s’opère entre la vision au naturel et le moniteur. Le premier candidat, beau sourire, dents bien blanches. Des annotations sur la feuille. Lui continue de sourire bêtement. Puis, il s’éclipse sur un geste de la main d’un des observateurs. Un suivant, il transpire. Un sourire qui agresse l’oeil, qui fait peur. Un tampon sur le dossier : A RECLASSER.

 

25. SALLE D’ETUDE. INT. JOUR

 

Un petit bureau dans une petite salle qui n’a pas accès à la lumière du jour, presque un placard à balais. Une pile de dossier. Un petit bonhomme chauve. Un dossier ouvert. Un coup d’oeil sur la rubrique “ Rémunération ”. Un tampon : A EXCLURE / DEMISSION OU FAUTE LOURDE.

 

26. SALLE DE REUNION 1. INT. JOUR

 

Retour à la situation intéressant directement Samuel.

 

M. REGENT (en prenant le CV)

Donc!

 

27. SALLE DE REUNION 2. INT. JOUR

 

Une salle au coloris grisé. L’expert-comptable, Monsieur Leblanc, chevelure grise, d’une cinquantaine d’années, prend son temps pour chercher le CV de Samuel dans le milieu d’une chemise épaisse comme deux tomes de l’annuaire téléphonique.

 

28. SALLE DE REUNION 3. INT. JOUR

 

Deux experts-comptables réunis dans cette petite salle : Monsieur Lecoq, un brun d’une soixantaine d’années et Monsieur Blond, un blond, grand et maigre d’une quarantaine d’années.

 

 

 

M. LECOQ (CV posé devant lui)

Pour mieux vous connaître, nous allons vous demander de vous présenter, ensuite nous vous présenterons la société et ses activités.

 

SAMUEL

Bla... Blabla... Blablablabla... Blablablabla...

 

M. BLOND (acquiesçant)

Bien... Vrai célibataire?

 

29. SALLE DE REUNION 1. INT. JOUR

 

M. SERGENT

Célibataire, célibataire?

 

30. SALLE DE REUNION 2. INT. JOUR

 

M. LEBLANC

Célibataire à 0 ou à 100%?

 

Face à lui, Samuel soupire.

 

31. SALLE DE REUNION 1. INT. JOUR

 

M. LECOQ

Bien! Maintenant, passons à la présentation de la société.

 

Insert : un doigt appuie sur la touche PLAY d’un magnétophone.

 

M. LECOQ

... occupons la troisième place sur le marché de l’audit dans ce secteur d’activité...

 

32. SALLE DE REUNION 3. INT. JOUR

 

M. BLOND

... pour répondre aux attentes importantes de nos clients dans ces domaines privilégiés...

 

33. SALLE DE REUNION 4. INT. JOUR

 

Une pièce bleutée. Samuel et un autre jeune assis l’un à côté de l’autre à une table en train de s’ennuyer et de se regarder tout les deux d’un air franchement peu intéressé.

 

UNE VOIX DANS LA PIECE

... bien évident qu’en tant que débutant, nous n’avons pas à supporter des prétentions financières démesurées, le groupe peut néanmoins vous proposer un brut mensuel de 1100 Euros avec un bonus de 150 Euros pour une affectation en région parisienne...

 

SAMUEL (à son voisin)

Quelle bande de radcho... Au moins, ça a le mérite d’être clair.

 

Sourire de l’autre en réponse.

Face à eux, un ensemble vidéo (magnétoscope + télé) avec dans la petite boite un expert qui leur parle.

 

L’EXPERT

... grande évolution de salaire...

 

La porte s’ouvre, un vieux passe la tête avec un sourire forcé.

 

LE VIEUX

Ca va?

 

Sourire tout aussi forcé des deux garçons en réponse. L’expert referme la porte.

 

34. SALLE DE REUNION 2. INT. JOUR

 

M. LEBLANC

... pour devenir le nouveau Mozart de la comptabilité...

 

Pendant ce temps, Samuel baille.

 

35. SALLE DE REUNION 3. INT. JOUR

 

M. BLOND

... la valorisation de notre activité suite à l’entrée dans un nouveau cycle...

 

Samuel somnole.

 

36. SALLE DE REUNION 1. INT. JOUR

 

Les trois experts, face à Samuel, jouent un morceau de musique, pipeau au bec.

Samuel tire sa manche discrètement et baisse les yeux pour regarder sa montre tout en gardant la tête droite.

 

37. SALLE DE REUNION 2. INT. JOUR

 

Sur un air de violon, Samuel gonfle successivement sa joue gauche puis la droite, il fait passer l’air de l’une à l’autre.

L’expert qui lui fait face donne sa meilleure interprétation au violon. Il va même jusqu’à s’allonger sur son bureau dans une position très “ sexe ”, les jambes légèrement repliées, le postérieur mis en avant, pour continuer son morceau. Il se passe la langue sur les lèvres, d’une façon très provocante.

 

38. SALLE DE REUNION 1. INT. JOUR

 

Les experts se lèvent pour danser autour de Sam pendant leur air de pipeau.

 

 

39. SALLE DE REUNION 3. INT. JOUR

 

M. LECOQ

Alors, des questions?

 

Samuel, surpris par la question, laisse ses joues se dégonfler, tel un ballon crevé.

 

SAMUEL

Pfff! Ouais.

 

Les experts attendent.

 

SAMUEL

Et en matière de formation?

 

M. BLOND

Vous aurez droit aux séminaires de formation de l’ordre. Et puis n’oubliez pas que c’est une chance pour vous d’être en stage chez nous. Des stagiaires, nous en avons quand même eu neuf.

 

SAMUEL

Et qu’est ce qu’y sont devenus, au juste?

 

Les traits de la colère pour les deux experts. Ils serrent les dents.

 

40. SALLE DE REUNION 1. INT. JOUR

 

M. REGENT

15000 Euros par an!

 

SAMUEL

Net?

 

M. REGENT

Brut. Eh! 15000 Euros, c’est une somme... Ca paraît moins en Euros, c’est tout.

 

41. SALLE DE REUNION 2. INT. JOUR

 

M. LEBLANC (la tête basse, jouant le miséreux aux limites des pleurs)

Je peux vraiment pas plus.

 

42. SALLE DE REUNION 3. INT. JOUR

 

SAMUEL

Attendez, je résume : si je comprends bien, au fond je paye pour travailler. C’est pas suffisant, 15000 Euros sur Paris avec nécessité d’une voiture, pas de formation, pas de vie privée non plus et peu de chances finalement d’aller jusqu’au bout. C’est bien c’que vous me proposez?

 

 

43. SALLE DE REUNION 1. INT. JOUR

 

M. LECOQ

Et alors, dans la vie, il faut faire des sacrifices. Et puis, n’oubliez pas que l’on a payé vos études, nos impôts ont servi à ça. Maintenant, il faut nous en être redevable.

 

SAMUEL

Arrêtez de dire des conneries. Tiens! Allez plutôt répéter ça à tous ces gens à qui on a fait mille et une promesses, qui triment pour engraisser des gens comme vous et à qui vous ne rendez jamais rien.

 

44. HALL D’ENTREE 2. EXT. JOUR

 

Samuel, inerte devant la porte, encore ouverte, sûrement en train de se demander ce qu’il a bien pu dire de vexant. Alors qu’il s’apprêtait à rentrer, sa sacoche lui arrive en pleine gueule.

 

45. RUE DE L’IMMEUBLE 1. EXT. JOUR

 

Samuel, jeté dehors, finit sur les genoux. La porte, derrière lui, claque furieusement. Il repart  sa sacoche, collée sur l’épaule, tenue du bout des doigts par la poignée.

 

46. MAISON. EXT. NUIT

 

Une superbe maison très agréablement rénovée, entourée d’un magnifique jardin. Les grilles s’ouvrent et laissent entrer une superbe Mercedes coupée sport. A l’intérieur de la voiture, Monsieur Leblanc.

 

47. SALON. INT. NUIT

 

Un superbe salon. Dans son canapé, l’expert boit un Cognac devant un bon feu de cheminée. Dans le fauteuil voisin, sa femme, d’une trentaine d’années.

 

M. LEBLANC

Je n’arrive plus à comprendre les jeunes. Il ne faut absolument pas leur demander le moindre sacrifice.

 

MME LEBLANC

C’est comme les femmes de ménage, maintenant. A propos, je t’ai pas dit...

 

48. CITE. EXT. NUIT

 

Une cité. Samuel marche, sacoche sur l’épaule, en direction des tours.

 

LE NARRATEUR (off)

Je n’arrive pas à comprendre que des gens puissent accepter de se comporter ainsi ni qu’on puisse l’accepter. Incroyable... Pour être franc, j’imagine déjà que c’est difficile de se faire enculer... Mais alors sans vaseline...

 

49. QUAI. EXT. NUIT

 

Près d’une rivière, assis sur un banc, Samuel déprime.

 

LE NARRATEUR (off)

... Résultat, je ne savais vraiment plus trop quoi faire. C’est anormal de vivre dans un monde où tous doivent accepter d’escroquer pour espérer réussir. Quand je pense que, petit, je me croyais même indestructible. Tu parles...

 

50. SALLE DE BAIN. INT. NUIT

 

Dos au miroir, Samuel, muni d’un Coton-Tige, nu et tout badigeonné d’oésine (c’est à dire blanc à pois rouge), se contorsionne dans tous les sens pour pouvoir s’en mettre dans le dos.

 

LE NARRATEUR (off)

... attendre vingt et quelques balais pour attraper la varicelle.

 

Il se tartine maintenant tout le corps de talc, va même l’inhaler et éternuer.

 

51. QUAI. EXT. NUIT

 

Retour au quai, Samuel toujours dans ses pensées.

 

LE NARRATEUR (off)

Plus grand monde non plus sur qui compter si ce n’est quelques amis proches...

 

52. SEJOUR. INT. NUIT

 

Un type passif, le regard vague, mate la télé dans un séjour dégueulasse. Son physique : mal habillé, les cheveux longs et tressés.

 

LE NARRATEUR (off)

... notamment, Johnny, Johnny Lalouze, c’est son vrai nom, pas un surnom de mafieux, imaginez déjà le nom de ses parents et le ridicule d’y accoler un tel prénom. Bref, la plupart du temps, il squatte chez des potes... (Johnny reçoit sur le visage son linge sale et un sac à dos) ... Quand il ne dort pas dans sa camionnette... (Il soupire, un coup d’oeil très lent sur le côté de l’envoi, et en revient à la télé) ... Lui, très lunatique. Etudiant j’m’en foutiste à souhait.

 

53. SEJOUR. INT. NUIT

 

Un séjour splendide. Un repas de famille où tous les invités sont habillés de façon très convenable. Leurs membres prient avant le repas. Fin de la prière, un jeune homme blond passe l’un des plats à son voisin.

 

LE NARRATEUR (off)

J’ai un autre pote Judicaël De Blanchard. Lui, il serait plus expressif mais reste qu’il est très...

comment dire, coincé.

 

 

54. CHAMBRE DE JUDICAEL. INT. JOUR

 

Les trois potes réunis dans la chambre de Judicaël, une chambre bien éclairée et très spacieuse. Judicaël allongé sur son lit. Johnny affalé dans un fauteuil. Samuel marchant de droite à gauche, nerveux.

 

SAMUEL

Et gnan gnan gnan, le travail, gnan gnan gnan, le sens du devoir. Un ramassis de connerie. En gros, apprendre à fermer sa gueule, tout ça pour servir leurs intérêts, uniquement leurs intérêts, obligé de se crever le cul pour eux. Quelle bande de pédés, j’vais leur péter la gueule. Hein! Dites moi... Qu’est ce que vous en pensez. Hein. Dites moi!

 

Johnny et Judicaël le regardent ahuris, puis se regardent, cherchant chacun l’appui de l’autre.

 

JUDICAEL

(Soupir) ... On peut partir en vacances si tu veux, ça ira mieux après.

 

Johnny hoche la tête en signe d’approbation. Samuel, toujours sous tension (une respiration élevée), dodeline de la tête, pensif.

Il s’assied finalement sur une chaise, se calme et se prend la tête à deux mains. Un instant s’écoule.

 

JUDICAEL (compatissant)

C’est toi qui voit.

 

Pas de réaction, rien.

 

JUDICAEL

A l’étranger, si tu veux.

 

Après les avoir porté sur Sam, Judicaël baisse les yeux.

 

SAMUEL (s’éveillant)

A l’aventure?

 

JUDICAEL

On verra. De toute façon, moi aussi, j’ai besoin d’une expérience différente, cet été. Je dois explorer le monde, me mêler aux autres personnes. Mince! Après tout, je ne peux pas rester indéfiniment dans le même milieu.

 

SAMUEL (presque joyeux, dodelinant de la tête)

Ok!... Jo?

 

Johnny hoche la tête pour accepter.

 

 

 

 

55. HANGAR. INT. JOUR

 

Un hangar désaffecté. Une camionnette, une Citroën type H, y pénètre : le pare-chocs arrière traîne sur le sol, le pot pétarade. Une couleur beige bien de l’époque sur une tôle ondulée quand cette dernière n’est pas directement recouverte de rouille.

Les deux potes se regardent catastrophés en voyant l’engin, Samuel accroupi, Judicaël debout à côté de lui.

 

SAMUEL

Ah oui! Quand même! J’avais oublié. Tout compte fait, l’étranger se sera peut-être un peu difficile.

 

Johnny se gare, sort de sa camionnette et s’en va rejoindre ses amis au milieu du hangar.

 

SAMUEL (en se relevant et en serrant la main de Johnny)

Bon, c’est pas tout ça. Faut quand même arranger ta chiotte.

 

Jo approuve d’un  mouvement de tête verticale.

La Citroën plantée devant le mur, les trois acolytes en bleu de travail s’en approche.

Plusieurs situations se succèdent :

            - Judicaël ponce difficilement la carrosserie, la ponceuse électrique manque de lui glisser des mains.

            - Samuel passe du gros scotch sur les vitres pour les protéger.

            - Judi essaye de passer l’antirouille sur la tôle mais au final s’en met autant sur le visage.

            - Tous trois s’approchent du bidule avec leurs bombes de peinture.

Barbouillé de noir et de rouge, devant leur ouvrage (non apparent), la grande fierté des trois acolytes se lit sur leur visage.

 

SAMUEL

Bon, prêt à partir?

 

Jo approuve de la tête.

 

JUDI

Sam, tu en as parlé à tes parents?

 

Samuel fait un signe négatif de la tête.

 

SAM (mal à l’aise)

T’en fais pas, y’aura pas de problème! De toute façon, y vont comprendre.

 

JUDI (tout aussi mal à l’aise)

C’est vrai, après tout, c’est important de s’ouvrir au monde.

 

56. CHAMBRE DE JUDI. INT. JOUR

 

Armoire ouverte, sac ouvert sur le lit, Judi prépare son voyage sous les yeux atterrés de sa mère.

 

MME DE BLANCHARD

Alors tu pars comme ça, sans même prévenir!

 

Judi continue de faire ses valises sans dire mot. Sa mère le regarde faire.

 

MME DE BLANCHARD (revenant à la charge)

C’est incroyable d’avoir un fils comme ça! Incroyable! Tu dépenses à tout va, si tu continues comme ça, tu seras jamais riche! Jamais!

 

Le fils s’arrête un instant, les vêtements dans les mains.

 

JUDI

Mais non, Maman, j’emporte juste un peu d’argent, pas ma carte. En cas de problèmes, on se débrouillera.

 

MME DE BLANCHARD

Ca, je peux t’assurer que vous en aurez... Et si tu ne trouves pas d’argent, comment tu vas faire? Explique-moi?

 

JUDI

J’ai prévu une sécurité, j’en ai parlé à Johnny.

 

MME DE BLANCHARD

Je te préviens, si vous avez des problèmes pendant votre voyage, ne cherche surtout pas à nous appeler, tu n’auras droit à aucune aide de notre part.

 

57. CITE. EXT. JOUR

 

Du deuxième étage, du linge tombe par la fenêtre d’un appartement.

 

UNE FEMME (par cette fenêtre)

T’avises surtout pas de m’appeler. Tu te démerdes tout seul.

 

Elle referme violemment la fenêtre.

En bas, Sam, je m’en foutiste, ramasse les vêtements disséminés sur le sol. Un clodo d’une cinquantaine d’années passe par là avec son caddie, fouille à l’intérieur, en sort un rouleau de sac-poubelle et l’envoie à Sam, qui en défait un.

 

LE CLODO

Je sais ce que c’est. Moi aussi, j’ai démarré comme ça.

 

Sam, hébété, lui renvoie le restant de son rouleau sans pouvoir décrocher un mot.

 

LE CLODO (repartant avec son caddie)

Allez, à la prochaine.

 

Sam, bouche bée, le voit repartir. Puis, regard vers la fenêtre du deuxième étage. Sa glotte remonte.

 

SAM

Maman!... On peut quand même discuter!

 

La fenêtre reste fermée, désespérément fermée.

 

58. CAMIONNETTE. INT. JOUR

 

La porte arrière de la camionnette s’ouvre. Sam, avec son sac à dos et son sac-poubelle, a mauvaise mine. Jo et Judi, à ses côtés. Derrière eux, une rivière. Sam jette ses sacs dans la fourgonnette sur le matelas, à côté des autres sacs.

 

JUDI

Alors, toi aussi?

 

SAM

Bah ouais...(Soupir) Bon, maintenant, j’vais aller exprimer mes sentiments.

 

Sam se retourne pour aller vers le cours d’eau. Pendant que Sam fait ses besoins, Judi rentre dans le camion, une enveloppe à la main, et la cache dans le rembourrage d’un siège. Judi se retourne vers Jo, celui-ci hoche la tête en signe d’approbation. Judi ressort et referme la porte.

 

59. CAMIONNETTE. INT. JOUR

 

Nos trois acolytes dans leur camionnette, sur le chemin de l’aventure. La Citroën avale la route, Jo conduit. Pendant ce temps, une voiture se place devant eux, un type sort de la voiture par le toit ouvrant et fait des ailes d’avion. En prime, le conducteur en rajoute en klaxonnant.

Un peu plus loin sur la route, sur une quatre voies, une autre voiture se place à côté d’eux. Le passager sort sa tête par la fenêtre.

 

LE PASSAGER (à l’attention de Jo )

Hé! arrange ta crête!

 

Puis, coup de klaxon en les dépassant. Jo rougit.

 

JUDI

Je t’avais dit que ce n’était pas une bonne idée.

 

SAM

Mais non, mais non, c’est une très bonne idée.