LA   MAISON   FORESTIERE

 

De

 

Nicole Tur

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Chemin du Gavelier

83119  Brue-Auriac

France

ntur83@club-internet.fr

 

 

FADE IN :

 

EXT. MARCHE. JOUR

 

SUPER : ALGERIE 1935

 

Un jour de marché par une journée ensoleillée. Une foule d’indigènes et d’européens se bousculent entre les étals. Il y a beaucoup de bruit. Des enfants CRIENT en se poursuivant. Des marchands INVECTIVENT les passants.

 

Un fellah guide péniblement son âne bâté au milieu de la foule. Il passe devant un grand édifice blanc au sommet duquel est inscrit en relief : « WORLD NEWS ». Une vingtaine de larges marches conduisent à son entrée.

 

Au pied des escaliers se trouve un HOMME (BOB WERNER) d’une cinquantaine d’années.  Ses cheveux blonds contrastent avec son teint hâlé et le blanc lumineux de sa chemise saharienne avec les couleurs pastel des djellabas.

 

Il gravit les marches d’un pas leste puis ouvre vivement la porte d’entrée.

 

 

INT. SALLE DE REUNION. JOUR

 

Bob entre dans une salle faiblement éclairée par les quelques rayons de soleil que filtrent des stores. Seul le BRUIT DES PALES d’un ventilateur trouble le silence. Quatre personnes sont installées autour d’une longue table de chêne.

 

SALLY, éditrice en chef, préside l’entretien. De petites lunettes de vue reposant au bout de son nez et des cheveux blonds relevés en chignon surplombent un décolleté plongeant à souhait.  

 

 HANK., journaliste, coincé dans un costume un peu étriqué, ne cesse d’agiter un éventail près de son visage écarlate en sueur.

 

STEVE,  photographe, porte sa sempiternelle veste dont les multiples poches débordent d’objets tant utiles qu’inutiles. A ses lèvres, une cigarette qu’il n’a pas allumée.

 

Mr DEYLOI, fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, aussi raide et hautain qu’une statue sur son piédestal.

 

BOB

Désolé. Un informateur de dernière minute.

 

Bob enlève ses lunettes de soleil, s’asseoit et sort quelques feuillets d’un porte document. Ce faisant, il ne peut empêcher son regard bleu ciel de se diriger vers le chemisier entrouvert de Sally.

 

         SALLY

 (se tournant vers le fonctionnaire)

Bob Werner. Notre spécialiste des questions politiques dont le nombre d’indicateurs doit rivaliser avec le vôtre.

 

HANK

(à voix basse)

A en croire ses nombreux retards… 

 

Sally jette un regard réprobateur à Hank.

 

DEYLOI

Je sais. Vous avez parfois une longueur d’avance sur mes services. Il faudra nous faire connaître vos astuces.

 

BOB

Mes indics sont souvent les même que les vôtres. Mais je pense que je dois me montrer plus généreux que l’administration.

 

SALLY

Messieurs, l’ex-gouverneur général est très occupé en ce moment, aussi ce sera  Mr DEYLOI, qui répondra à nos questions. Mr Deyloi fait partie de son proche entourage en qualité de commissaire de Police.

 

BOB

J’ai eu vent de l’existence d’un projet de  loi accordant la citoyenneté française à l’élite indigène. Qu’en est-il exactement ?

 

DEYLOI

Une partie des musulmans désirent être assimilés aux citoyens français. Les ignorer reviendrait à renforcer la position du mouvement nationaliste pur et dur.

 

BOB

Pourtant, après le passage de votre ministre, au mois de mars, un décret limitant la liberté d’expression des indigènes a vu le jour.

 

DEYLOI

En métropole, beaucoup  craignent une révolte et amalgament  les différents mouvements. 

 

SALLY

Notre rôle est justement d’attirer l’attention sur la montée de cette notion d’indépendance.

 

DEYLOI

Vous avez raison. Tous ne réalisent pas que le nombre de musulmans  voulant imposer les lois coraniques dans ce pays croit régulièrement et dangereusement.

 

STEVE

Pour faire apprécier les partisans de l’assimilation, on pourrait réaliser un reportage dans leur milieu, en prenant des photos choc et en interviewant leur leader.

 

BOB

Nous avons donc besoin de votre aide pour établir le contact avec ces personnes.

 

HANK

Pourquoi ne pas user de vos précieux indicateurs ?

 

 BOB

Les indicateurs ne sont jamais très bien perçus et préfèrent rester dans l’ombre. Même si Mr Deyloi n’agit pas de façon officielle, être présenté par lui donnera du crédit à notre reportage au lieu d’attirer la méfiance.

 

DEYLOI

Je peux effectivement vous aider.

 

On tape à la porte. Une jeune femme entre et tends un pli à Bob avant de ressortir. Il le lit, le pose sur la table et se lève.

 

BOB

Je vous prie de m’excuser mais je dois partir.

 

Sally lance un regard glacial à Bob. Bob la fixe à son tour.

 

BOB

Je suis sincèrement désolé.

 

Bob serre la main du fonctionnaire.

 

BOB

Je vous remercie pour votre aide. Je vous promets que nous ne serons pas dérangé lors de notre prochaine entrevue.

 

Bob sort tandis que Sally se saisit du message et le lit.

 

DEYLOI

Ca lui prend souvent ?

 

SALLY

Le « Ville d’Orient » a du retard. Il traverse une tempête en ce moment même.

 

HANK

Ca ne le fera pas arriver plus vite.

 

STEVE

Sa femme et ses deux enfants sont sur le bateau.

 

 

INT. SALLE DE COMMANDEMENT. JOUR

 

Le commandant du navire et deux officiers regardent par la vitre la tempête se déchaîner. Le vent RUGIT et des trombes d’eau CLAQUENT en s’écrasant contre les parois du navire.

 

OFFICIER N° 1

Une nouvelle voie d’eau vient de s’ouvrir dans la salle des machines.

 

COMMANDANT

Il faut impérativement la contenir. Si le chef mécanicien manque de main d’œuvre pour cette tâche, il ne faut pas hésiter à faire appel à tout personnel disponible.

 

OFFICIER N° 2

Le SOS a été envoyé. Un cargo nous a répondu.

 

COMMANDANT

Il est peut-être bon pour le moral de le savoir dans les parages mais je ne crois pas qu’il puisse faire grand-chose. Actuellement, le mieux est de prier pour que cette voie d’eau ne s’agrandisse pas.

 

 

EXT. LES QUAIS. JOUR

 

Bob sort du bureau de la compagnie maritime et se retrouve sur les quais. Il fait un temps magnifique. Il y a une légère houle.

 

Une cinquantaine de personnes scrutent l’horizon avec inquiétude. Il les imite tandis que Steve arrive derrière lui.

 

STEVE

Alors ? Quelles nouvelles ?

 

BOB

(sans se retourner)

Comme tu peux voir, tout le monde attend.

 

STEVE

Ici il fait si beau. On a peine à imaginer qu’à quelques miles seulement de chez nous…

 

Un HOMME inquiet, tout en rondeur, en costume et chapeau mou, les aborde.

 

L’HOMME

Pardon Messieurs,  savez-vous si le « Ville d’0rient » aura beaucoup de retard ?

 

BOB

Je n’en sais pas plus que vous.

 

L’HOMME

Je suis venu chercher une personne qui …

 

BOB

Le navire a heurté une épave en pleine tempête.

 

L’homme éponge son cou et son visage en sueur à l’aide de son mouchoir.

 

L’HOMME

Mais il faut agir. Envoyer un autre navire à sa rescousse !

 

Bob serre les dents et froisse nerveusement un papier qu’il tient dans sa main.

BOB

(se tournant vers Steve)

Dis à cet homme que je me fous de lui et de son rendez-vous.

 

STEVE

(s’adressant à l’homme)

Vous voyez là-bas, la grande porte bleu clair avec un panneau blanc couvert d’inscriptions ? C’est le bureau de la compagnie maritime. Allez leur exposer vos solutions.

 

L’homme s’éloigne en marmonnant des paroles incompréhensibles.

 

STEVE

Bob, scruter l’horizon ne sert à rien. Tu devrais revenir au journal. Hank est furieux après toi.

 

BOB

Pour l’instant, ce qui se passe au journal ne m’intéresse pas plus que l’histoire de cet homme.

 

 

INT. BUREAU DE SALLY. JOUR

 

Sally mets de l’ordre dans des piles de dossiers entassées sur son bureau. Hank se tient devant elle.

 

HANK

Allez-vous lui permettre encore longtemps de se conduire ainsi ?

 

SALLY

Evidement, s’il pouvait éviter d’arriver en retard et de partir à l’avance, tout ça pendant la même séance, ça serait l’idéal. Mais aujourd’hui, il bénéficie de circonstances atténuantes, n’est-ce pas ?

 

HANK

L’exactitude ne fait pas partie de ses qualités, si tant est qu’il en ait une.

 

SALLY

Là vous exagérez un peu. Il est ici depuis un peu moins de six mois et connaît plus de monde que vous en cinq ans.

 

Hank s’approche du bureau et fixe Sally. Le ton de sa voix monte.

HANK

Comment pouvez-vous affirmer une chose pareille ? Il vous a été imposé par la direction de Paris …

 

Sally soutient le regard de Hank, laissant tomber sur le bureau une liasse de feuilles.

 

SALLY

Recommandé. Pas imposé. Et je m’en félicite. Il ne se passe pas deux semaines sans qu’il ne nous ramène un scoop.

 

Hank se met à parler en faisant de grands gestes.

 

HANK

Parlons-en de ses scoops. Quand il n’ pas de magouille politique à mettre à la une, il est capable de retranscrire l’histoire d’un chien écrasé en plus de lignes qu’il n’en faut. Puis il en fait un roman feuilleton pendant plusieurs jours.

 

SALLY

C’est bien grâce à ce chien qu’on a retrouvé l’assassin de Madame…de Madame …

 

HANK

Madame Veillot. Je sais. Mais quand même. Il prend trop de liberté pour un nouveau venu.

 

SALLY

Bob  travaille pour le World News depuis vingt ans déjà. A New_York, Philadelphie,  Paris puis une ville de l’Est de la France d’où est originaire sa femme.

 

HANK

Il ne tient pas en place. Un instable.

 

SALLY

Non. Il est venu ici remplacer Tom qui a pris sa retraite. Sa femme a un problème de santé qui exige un air sec. Il a donc attendu de savoir si le pays conviendrait avant de la faire venir avec ses enfants.

 

On tape à la porte.

 

 

 

 

SALLY

Ce n’est pas la première tempête en Méditerranée qu’affronte le Ville d’Orient. Ils seront bientôt réunis et Bob retrouvera sa placitude légendaire.

 

HANK

Il faut l’espérer parce qu’il a rendez-vous avec notre consul la semaine prochaine. Il  ne vaudrait mieux pas qu’il lui fasse le même coup.

 

SALLY

Entrez !

 

Une jeune femme entre, complètement affolée.

 

LA JEUNE FEMME

Ils ont mis les canots à la mer ! Un cargo qui croise non loin d’eux va tenter de les approcher !

 

 

EXT. EN PLEINE MER. CREPUSCULE.

 

Le navire prend du gîte à tribord. Il est fortement secoué. La pluie redouble d’intensité. Le tonnerre GRONDE.

 

Sur le pont, les passagers vont et viennent, complètement affolés. Des gens PLEURENT ou HURLENT de frayeur.

 

Des canots sont mis à la mer. Tout le monde se bouscule pour y monter.

 

Une JEUNE FEMME aux cheveux longs serre contre elle un bébé en larmes et la main d’une PETITE FILLE. Elle appelle un GARCON, son fils, que la foule entraîne loin d’elle. Celui-ci essaie de se frayer un chemin à contre courant tout en pleurant.

 

Le bateau bouge et quelques passagers se jettent à la mer. Ils tentent de rejoindre à la nage des embarcations déjà surchargées et fortement ballottées par la mer déchaînée.

 

Le jeune garçon se retrouve dans une embarcation tandis que sa mère, sa sœur et le bébé se retrouvent dans une autre. La jeune femme fait des signes vers son fils et l’appelle. Ce dernier est en pleurs et tend ses bras désespérément vers sa mère. Les canots s’éloignent l’un de l’autre dans une obscurité naissante.

 

EXT. QUAIS. NUIT.

 

Un air frais s’est levé. Il y a toujours autant de monde sur les quais, en train de scruter une mer faiblement éclairée par la lune. Des nuages montent de la mer.

 

BOB

Quand je pense que sans cette pneumonie, elle serait en train de s’occuper des enfants chez nous..

 

STEVE

Le cargo est allé les secourir. Il te les ramènera. En attendant, viens. On va chez moi.

 

Bob retient ses larmes.

 

BOB

Je ne connais même pas mon bébé. Je veux être présent à leur arrivée.

 

STEVE

Viens.  Partons. Tu ne sais même pas quand ils vont accoster.

 

BOB

J’attends.

 

STEVE

On va boire un coup chez moi.

 

BOB

N’insiste pas.

 

Quelques personnes âgées, trop faibles pour rester debout, quittent les quais en silence, tête baissée.

 

STEVE

Faisons comme eux.

 

BOB

Je ne te retiens pas.

 

Steve acquiesce d’un signe de tête et s’éloigne tandis que Bob, imperturbable, continue de scruter  l’horizon.

 

Quelques rafales de vent se font sentir et les premières gouttes de pluie arrivent.

 

 

EXT. QUAIS. NUIT. PLUS TARD.

 

Le cargo est à quai. Une poignée de personnes en descend, enveloppée dans de chaudes couvertures et accompagnée par quelques membres d’équipage. A peine ont-ils le pied sur la terre ferme que leurs proches se précipitent vers eux.

 

Bob s’avance au milieu de la foule, en direction de la passerelle.

 

BOB

Hélène ! Hélène !

 

Une jeune femme aux longs cheveux bruns lui tourne le dos, quelques mètres plus loin. Il court vers elle,  écartant des personnes sur son chemin. Puis il arrive derrière elle et mets la main sur son épaule. Elle se retourne. Ce n’est pas Hélène, sa femme.

 

Bob fixe un instant la jeune femme. Mais son mari se précipite vers elle pour l’enlacer.

 

Bob est bousculé par les gens qui l’entourent. Il se dirige vers un matelot, suivi par d’autres personnes inquiètes.

 

BOB

Où sont les autres rescapés ?

 

LE MATELOT

Quels autres ?

 

BOB

Ceux qui sont trop faibles pour marcher. Ils doivent être à l’infirmerie. Peut-on les voir ?

 

LE MATELOT

Je suis désolé Monsieur. Mais il n’y a que douze survivants au naufrage du Ville d’Orient. Ils sont tous descendus.

 

Le matelot s’éloigne. Des personnes PLEURENT, d’autres CRIENT de douleur en apprenant qu’il n’y a pas d’autres rescapés.

 

Les quais se vident lentement.

 

Bob reste immobile. Indifférent à ce qui l’entoure, il fixe la ligne d’horizon.  Les larmes troublent son regard et le vent balaye sa chevelure.  Un coup de tonnerre résonne. La pluie martèle à présent le sol et trempe ses vêtements.

 

INSERT – LA LIGNE D’HORIZON

 

Il y a une forte houle. La mer est noire et l’horizon se distingue à peine à travers le rideau de pluie.

 

 

 EXT – MAISON FORESTIERE - JOUR –

 

Un franc soleil inonde une cour gravillonnée cernée sur trois côtés par des bâtiments en rondins. Au centre se trouve l’habitation, à droite l’écurie, à gauche la remise.

 

Des militaires à cheval stoppent devant l’entrée de la cour. Seuls le CAPITAINE et deux sous officiers y pénètrent.

 

Le capitaine est un homme grand, maigre et raide, genre Don Quichotte perché sur un cheval fatigué, l’armure en moins. Il fait un signe de la main et un chariot entre à son tour. A l’arrière on distingue la forme d’un corps allongé dans une civière et couvert d’un drap.

 

UNE JEUNE FEMME, MARTHA, apparaît sur le seuil de la cuisine. Une longue robe de coton moule son corps mince. Elle fixe de son regard bleu tendre le capitaine tout en arrangeant son chignon. Elle fait quelques pas en avant.

 

Le capitaine descend de sa monture, s’avance, s’incline pour le baise main et lui désigne le chariot. Martha s’en approche.

 

INSERT – LE VISAGE DE BOB -

 

Son visage est brûlé par le soleil et ses lèvres sont crevassées.Il est inconscient.

 

LE CAPITAINE (o.s.)

Nous ne pouvons pas l’emmener avec nous. Nous ne traversons aucune ville avant quatre jours. Votre mari est ici ?

 

 

BACK TO SCENE

 

Martha se penche au-dessus de Bob.

 

MARTHA

Il est en tournée mais je sais qu’il ne verra aucun inconvénient à ce que ce malheureux récupère ici. Que lui est-il arrivé ?  

    

FLASHBACK

 

EXT. DESERT – JOUR

 

Sur la ligne d’horizon, au sommet d’une dune, avance la troupe. Elle est au pas et le sable forme une nuée derrière elle. 

 

LE CAPITAINE (v.o.)

Nous sommes allées jusqu’aux portes du désert. Le soleil était aussi brûlant qu’un fer rouge.

 

INSERT – LE SOLEIL

 

Un soleil vif au-dessus du sable duquel monte un air chaud qui trouble l’atmosphère.

 

LE CAPITAINE (v.o.)

Nous aurions pu ne pas le découvrir mais Ali a le   regard d’un aigle.

 

BACK TO SCENE

 

On distingue nettement les cavaliers sur la dune. Un éclaireur indigène les devance. Il part soudain au galop, déviant de sa route.

 

L’éclaireur s’arrête net devant le corps d’un homme. Autour de lui, des empreintes de cheval.

 

LE CAPITAINE (v.o.)

Il a dû tomber de cheval. Sa monture a pris la direction d’une oasis toute proche.

 

L’éclaireur descend de son cheval, prend son bidon et mouille les lèvres de l’homme.

 

LE CAPITAINE (v.o.)

Apparemment cet homme, lui, se dirigeait à l’opposé de l’oasis.

 

BACK TO PRESENT DAY

 

Le capitaine rejoint Martha près du chariot.

 

LE CAPITAINE

Ou bien il s’est égaré ou bien il cherchait la mort.

 

Le capitaine fait un signe et deux indigènes s’approchent à pied rapidement. Ils soulèvent la civière et se dirigent vers l’habitation.

 

 

INT. CHAMBRE – JOUR

 

Les deux indigènes installent Bob sur le lit d’une chambre au rez-de-chaussée.

 

LE CAPITAINE

Il s’appelle Bob Werner. C’est un américain. Il est reporter au World News. Je ferai prévenir son journal. Il ne s’y est plus manifesté depuis qu’il a perdu femme et enfant dans ce terrible naufrage.

 

Pendant qu’ils parlent, les deux soldats enlèvent les bottes du reporter, dégrafent sa veste et sortent de la pièce.

 

Martha le recouvre ensuite d’un édredon.

 

LE CAPITAINE

J’enverrai votre cousin prendre de ses nouvelles dans une semaine.

 

MARTHA

Francis ? Au fait, pourquoi ne vous accompagne-t-il pas ?

 

LE CAPITAINE

Il s’est blessé à la jambe. Une chute de cheval sans gravité. Si vous avez besoin de quoi que ce soit, vous me le ferez savoir par lui.

 

MARTHA

Pour l’instant, je pense avoir ce qu’il me faut.

 

(se dirigeant vers la porte de la chambre)

 

Je peux vous offrir un thé bien frais ?

 

 

 

INT. CUISINE – JOUR

               

Martha prépare un thé à la menthe. L’officier reste debout.

 

On distingue un calendrier accroché au mur. Les jours sont barrés au fur et à mesure que le temps passe. On en est à la date du 3 juillet 1935.

 

LE CAPITAINE

Je ne vais pas rester longtemps. Nous sillonnons la région à la recherche d’un camp de musulmans rebelles.

 

MARTHA

Rebelles ?

 

 

LE CAPITAINE

Certaines informations nous autorisent à penser qu’un groupe de fanatiques se séparerait du mouvement indépendantiste.

 

Le capitaine regarde par la fenêtre et voit le chariot faire demi-tour et sortir de la cour. Les deux sous officiers à cheval attendent toujours sans bouger.

 

Martha sert le thé. L’officier le boit d’un trait.

 

LE CAPITAINE

Faites attention. Vous, ici toute seule, et votre mari au cours de sa tournée. Ces musulmans ne sont pas pacifiques. C’est la raison pour laquelle ils quittent leur mouvement.

 

MARTHA

Vous pensez qu’ils vont se révolter ?

 

LE CAPITAINE

(se dirigeant vers la porte)

En Egypte, la situation s’est dégradée. Ce vent de revendications souffle jusqu’ici maintenant.

 

Le capitaine ouvre la porte et sort sur le seuil, suivi par Martha.

 

 

 

 

 

 

 

EXT. MAISON FORESTIERE – JOUR

 

Martha regarde l’officier monter à cheval. Les sous officiers la saluent. Puis tous font demi-tour et rejoignent la colonne à l’extérieur de la cour.

 

 

INT. CHAMBRE – JOUR

 

Martha entre dans la chambre plongée dans la pénombre. Bob a bougé. L’édredon est en partie par terre. Elle s’approche et le remets sur le reporter.

 

Bob porte des habits trop grands. Ce sont ceux du mari de Martha. Il transpire énormément. Il est fiévreux.

 

A côté du lit se trouve un chevet. Sur celui-ci, une bassine d’eau et une petite serviette. Martha la mouille et la passe sur le visage, le front, le cou et les cheveux de Bob.

 

La jeune femme se dirige vers la porte de la chambre, sans bruit, à reculons. Elle marche sur un objet tombé près du lit. Elle le ramasse. C’est un portefeuille. Elle l’ouvre

 

 

INSERT – PHOTO

 

Photo jaunie d’une femme enceinte avec deux enfants, un garçon et une fille, âgés de 6 et 8 ans.

 

La femme ressemble étrangement à Martha. Elle a de longs cheveux et un visage doux, souriant.

 

SUPER la date : Janvier 1935.

 

 

BACK TO SCENE

 

Martha range la photo, pose le portefeuille sur le chevet, essuie encore le visage de Bob et sort.

 

 

INT. CUISINE – JOUR

 

Martha prépare une tisane tout en entendant Bob délirer. On ne comprend pas les phrases qu’il prononce.

 

Martha s’asseoit pour boire une tasse. Derrière elle, on peut distinguer la date sur un calendrier accroché au mur : 4 juillet 1935.

 

INSERT : LE CALENDRIER

 

Le calendrier s’effeuille jusqu’à la date du 7 juillet 1935.

 

BACK TO SCENE

 

Martha se lève, prend une autre tasse, la remplit de thé, prépare deux tartines beurrées. Elle met le tout sur un plateau.

 

 

 

INT. CHAMBRE DE BOB – MATIN

 

Martha pose le plateau sur le chevet et entrouvre les volets, laissant passer un filet de lumière.

 

Bob est réveillé. Son visage est moins rouge mais ses cheveux sont humides de sueur. Il parle doucement. Il est encore faible.

 

 MARTHA

Bienvenue chez nous Mr Werner.

 

 BOB

Chez nous ? C’est où, chez nous ?

MARTHA

Vous êtes dans la maison forestière des Joinville. Plus exactement, à une journée de cheval d’Aumale.

BOB

Ce n’est pas tout à fait la direction que j’avais choisie.

 

MARTHA

Je sais. Vous aviez opté pour le désert d’après le Capitaine qui vous a trouvé.

 

Bob veut s’asseoir dans son lit. Martha l’aide. Il constate qu’il est en pyjama.

 

BOB

Si je pouvais récupérer mes affaires, je ne vous dérangerai pas plus longtemps.

MARTHA

Vous pouvez rester ici le temps qu’il faudra pour récupérer.

 

Martha se dirige vers une armoire pour lui sortir ses habits.

 

MARTHA

 Je ne crois pas que vous soyez déjà en état d’entreprendre cette journée de cheval

  (posant les habits sur son lit)

Et j’espère que vous ne vous tromperez pas de direction cette fois.

 

BOB

Qui vous dit que je me suis trompé de direction ?

 

Martha le regarde sans répondre.

 

BOB

Je voudrais m’habiller et présenter mes respects à Mr Joinville.

 

Martha entrouvre la porte pour sortir.

 

MARTHA

  (en sortant)

Mon mari est en tournée. Avec lui, les tournées ressemblent plus à des expéditions qu’à un simple aller-retour.

 

 

 

EXT. JARDIN – JOUR JOUR       

 

Martha arrose des fleurs multicolores à l’ombre d’un pin au tronc énorme, à proximité de la grange. Elle fait attention à ne pas mouiller le feuillage.

 

Bob s’est bien rétabli. Son visage ne porte plus les traces de sa mésaventure. Il regarde Martha. Elle a défait ses longs cheveux, et un petit air les soulève.

 

DAYDREAM

 

EXT. JARDIN – JOUR

 

La lumière est douce et diffuse.

 

Une JEUNE FEMME aux cheveux longs arrose des rosiers. Elle est enceinte. Bob s’approche d’elle, la prend contre lui et caresse son ventre rond. Elle pose son arrosoir, se retourne et lui sourit.

 

BACK TO SCENE

 

Martha pose son arrosoir et sourit poliment en s’approchant de BOB.

 

MARTHA

Puis-je vous embaucher pour m’aider à étendre les draps ?

 

BOB

     (souriant)

Vous pouvez m’embaucher pour tout ce que vous voulez.

 

Martha rougit. Elle rentre précipitamment dans la maison chercher son linge. BOB la suit du regard, détaillant son corps.

 

Martha ressort avec une bassine et Bob lui emboîte le pas jusqu’à la corde à linge, derrière le bâtiment central. Ils commencent par étendre les draps de lits d’une place.

 

BOB

Vous avez des enfants ?

 

MARTHA

Un garçon et une fille. Je dois bientôt aller les

chercher chez leurs grands parents pour les ramener ici. J’ai appris…pour les vôtres…

 

Bob s’arrête d’étendre le linge et fixe la jeune femme qui rougit.

 

MARTHA

Le capitaine me l’a appris et j’ai vu la photo…dans votre portefeuille…

         

BOB

Bien sûr. La photo.

 

MARTHA

Vous savez, je n’ai pas l’habitude de faire les poches. Je ne voulais pas être indiscrète mais…

 

BOB

Ce n’est pas grave. Passez donc moi encore quelque chose à étendre.

 

Bob et Martha se remettent à étendre le linge.

 

BOB

J’avais un cheval magnifique. Je me demande où il se trouve à présent. Ce capitaine ne vous a rien dit à ce sujet ?

 

MARTHA

Il y avait simplement des traces de pas qui allaient vers une oasis dont j’ignore le nom.

 

BOB

Alors il a maintenant un autre propriétaire.

 

MARTHA prend des grands draps qui CLAQUENT car le vent a légèrement renforcé. Il les gêne pour étendre.

 

L’un des draps se rabat derrière Bob. Il se retrouve  entortillés tous deux dans les draps, à deux pas l’un de l’autre.

 

Bob fixe Martha dans les yeux et lui sourit tendrement.La jeune femme reste immobile mais, gênée, elle détourne son regard. Enfin, ils se dégagent et se remettent à étendre les draps.

 

Bob est plus grand. Il se positionne derrière elle pour étendre et la frôle sans faire exprès. Elle rougit à nouveau mais ne se pousse pas.

 

Il fait très chaud. Bob transpire et Martha le remarque.

 

MARTHA

Je vous offre un bon thé à la menthe ?

 

Martha, sa bassine vide à la main, ouvre la porte de la cuisine, suivi par Bob.

 

BOB

Vous ne buvez que du thé ici lorsque vous avez soif ? Soit dit sans vouloir vous vexer.

 

 

 

INT. CUISINE – JOUR

 

MARHA prépare le thé. Bob s’asseoit.

 

 

 

MARTHA

C’est ce qu’il y a encore de plus rafraîchissant sous ce climat.

 

BOB

Sauf en terre civilisée. A une journée de cheval d’ici. C’est bien ça ?

 

MARTHA

Et quand retournerez vous en terre civilisée ?

 

BOB

Vous êtes pressée que j’y retourne ?

 

MARTHA

Ce n’est pas ce que je voulais dire. Vous pouvez encore vous reposer ici. Peut-être est-ce même mieux. Mais, quoique je pense que le Capitaine a dû le faire, vous avez peut-être quelqu’un à aviser. Quelqu’un qui doit se faire du souci.

 

BOB

Décidément, vous avez de la suite dans les idées.Vous voulez tout savoir de moi alors que je ne sais rien de vous.

 

Martha lui sert le thé. Elle se penche devant lui et le regard de Bob plonge dans son corsage, un court instant. Martha n’y prête pas attention.

 

MARTHA

Je ne voulais pas vous offenser…

 

Martha arrête son geste et fait couler un peu de thé sur le pantalon de Bob.

 

MARTHA

Oh ! Je suis désolée !

 

Elle se précipite pour prendre un torchon qu’elle mouille et le donne à Bob pour qu’il s’essuie.

 

BOB

Cessez de vous excuser tout le temps. De toute façon, vous n’y pouvez rien. La curiosité est un trait typiquement féminin. Ce qui ne veut pas dire que cela soit toujours un défaut.

 

On tape à la porte. Aussitôt après, un petit arabe (MOHAMED) d’une dizaine d’années entre. Il tend un pli à Martha qui s’en saisit.

MARTHA

Momo ? Qu’est-ce que c’est ?

 

MOHAMED

Je ne sais pas Mam’zelle Martha. C’est le Capitaine. Il est repassé par le village et il a donné la lettre pour l’américain.

 

MARTHA

Merci Momo. Mais tu as marché longtemps pour venir ici. Un verre de limonade te ferait plaisir ?

 

Le jeune garçon sourit et pendant que Martha sert à boire, Bob lit la lettre.

 

BOB

Ne dites rien. Je vais illico satisfaire votre curiosité.

 

Le petit arabe finit son verre et sort.

 

Bob et Martha boivent à présent leur thé face à face.

 

BOB

Le journal me rappelle à mes devoirs. Mon séjour ici me les avait fait oublier. Une interview à réaliser.

 

MARTHA

Alors prêt pour demain matin ?

 

BOB

Demain matin. Ce sera parfait.

 

 

 

EXT. GRANGE – MATIN

 

Martha porte une longue robe à fleurs et un chapeau de paille aux larges bords. Elle est en train d’atteler un cheval gris mais a es difficultés à fixer les brancards.

 

Bob entre et vient derrière elle pour l’aider.

 

MARTHA

      (sèchement)

Vous savez, j’y arrive très bien toute seule. J’ai l’habitude.